Heurts et Crasse semblait émerger hors de ses brumes matinales tel un mythe déroutant et désuêt à la fois. Les pierres usées et grises de l'établissement, ses hautes grilles rouillées et bardées d'épieus, son portail grinçant...
On ne rêve que d'une chose... quitter cet endroit.Cette pensée sincère malgré sa teinte sarcastique émergea de l'esprit du seul visiteur régulier de l'Orphelinat. Canne levée et cognant en rythme sur les barreaux de la batisse, il attendait tout simplement qu'on daignât lui ouvrir enfin... Et l'on ne devait pas faire attendre Junius Octave Longuebaste sous peine de voir sa vie sévèrement compliquée, voir écourtée.
Abandonnant ses tentatives destinées à éveiller le tympan paresseux des fainéantes de ce lieu, certain d'un succès quasi immédiat, il plongea la main dans la poche intérieure de sa veste et en retira une petite montre gousset, dorée de la chaîne aux aiguilles, qu'il entreprit de remonter d'un geste lent et mesuré. Elle lui avait été offerte par son employeur lors de sa dernière et unique promotion.
"N'oubliez pas Longuebaste. Si l'on vous fait attendre plus d'un tour de cadran, vous aurez carte blanche quant au châtiment des impudents qui auront ralenti mes affaires. Vous rendrez sentence en Mon nom."La voix puissante, grinçante de son ultime supérieur était une empreinte telle en son esprit que chaque action de Junius s'effectuait tacitement sous l'un des commandements qu'elle lui donnait, vectrice d'une implacable volonté.
Refermant le clapet de la montre-gousset, Junius Longuebaste soutint le regard d'une femme d'une soixantaine d'années, encore essouflée, qui tentait tant bien que mal de soulever la lourde chaîne qui pesait sur le portail. Il se contenta de la regarder, prenant appui sur sa canne sans pour autant perdre une once de dignité. Le dos droit et fixant la vieille de ses deux yeux sombres dont l'un scintillait derrière un monocle ambré et cerclé d'or, il attendit ses explications, vaseuses assurément.
- Mon...Monsieur Longuebaste... c'est... Monsieur est bien matinal en ce premier mardi du mois...Nulle peine de consulter sa montre gousset pour savoir que la vieille le baratinait. Il se contenta d'un regard dur, froid, et s'adressa à elle d'une voix ténébreuse et légèrement rauque.
- Mademoiselle Pinson. Vous m'avez parfaitement démontré que la date d'aujourd'hui ne vous est pas inconnue. Nous sommes CE jour, comme chaque mois. CE seul jour durant lequel on vous impose une attitude exemplaire que vous n'arborez jamais en temps ordinaires. Beaucoup d'agents m'ont rapporté la qualité de votre... travail. Sachez que si les yeux de mon Supérieur se ferment le temps de quelques semaines, les miens sont grand ouverts tandis qu'arrive CE jour-ci. Nous sommes Mardi, vous êtes en retard, ne nous attardons pas plus longtemps voulez-vous? Ouvrez et amenez-moi la fillette du mois dernier.Lorsque Mlle Pinson entrouvrit les lèvres pour répliquer, Junius Octave Longuebaste se tourna de nouveau vers elle, le regard plus noir encore et la canne levée. Le pommeau dépassant légèrement de son poing était une main dorée refermée sur un clou disproportionné qui faisait éventuellement office de poignée. Cependant, en cet instant, Longuebaste faillit l'employer à toute autre activité. Comment osait-elle...!?
Miss Pinson reprit-il d'un ton condescendant,
si vous voulez vivre encore votre pitoyable existence de vieille fille décrépie je vous conseille de suite de ne pas tergiverser. sa canne s'abaissa doucement, le soutenant de nouveau en son cheminement.
- Comment se porte-t-elle? Elle était vive... a-t-elle subi les privations du dernier mois? Avez-vous réussi à la dégoûter à tout jamais de cette institution? Est-elle prête à me suivre pourvu que je l'emmène loin de ce repoussant endroit?Son pas était rapide. Trop pour la vieille Pinson qui peinait en soufflant tandis qu'ils traversaient tout deux la Cour d'Heurts et Crasse. Alentour, de simples jeux de ressorts et de bois; balançoires, bascules et autres futilités qui ne cessaient de ramollir les candidats potentiels à la sélection dont Longuebaste devait se charger. Lors de ses visites, les enfants étaient tous consignés dans leurs dortoirs insalubres et trop exigus pour le nombre impressionant d'orphelins siprasiens.
Entre deux battements de coeur trop rapprochés, la femme réussit enfin à reprendre ses esprits et, des gouttes de sueur perlant sur son front graisseux, elle répondit en quelques mots à son interlocuteur.
- Elle s'est enfuie... Monsieur.Longuebaste s'arrêta net en son élan. Son monocle s'éclaira un instant à la lueur de l'aurore naissante tandis qu'il se tournait de nouveau vers la vieille employée.
- Vous dites?
- Monsieur. Elle était perturbée, elle était turbulente, elle s'est dégoutée elle même de cet endroit, elle n'a jamais réussi à s'intégrer dans notre institution Monsieur, elle traînait seulement avec le petit...
Le regard de Junius eut raison de sa loghorrée. Derrière le monocle ambré couvait une lueur assassine qui manqua foudroyer littéralement la pauvre Mademoiselle Pinson. Terrorisée, elle supporta si mal le joug de ce regard que quelques jours plus tard, les derniers cheveux gris qui peuplaient son crâne avaient viré au blanc d'un lait immaculé.
- Vous n'avez pas à juger de la valeur des élus. Nous comptions sur votre discrétion, votre dévouement, votre efficacité. Se pourrait-il que notre supérieur à tous se soit trompé lorsqu'il vous a tiré de la fange en laquelle vous croupissiez? Pinson... savez-vous seulement qui je suis?Un déglutis paniqué de la vieille femme lui apprit qu'elle s'en souvenait. Elle ne risquait pas d'oublier le regard haineux d'un Junius Octave Longuebaste hors de lui. Déjà, il reprenait contenance, sa main se décrispant autour du pommeau doré de sa canne. C'est d'une voix plus calme qu'il reprit.
- Comment se nomme son petit compagnon?
- Ju... Ju.. Justin, Monsieur.
- Menez-moi à lui sur le champ...Tandis qu'il emboitait le pas pressé et tremblant de la vieille matronne, Junius Octave Longuebaste réfléchit au facheux contretemps dont il était victime. Son employeur n'était pas du genre à apprécier les retards.
Il s'occuperait de la vieille Pinson une fois son travail terminé... les effectifs devaient parfois être épurés. Elle ne serait pas une grosse perte au sein de la glorieuse société Siprasienne.
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- Haut Recruteur -
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